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Quand l’amnésie devient posture : Déconstruction critique de la tribune de Maître Bouhoubeyni

Jeudi 26 Juin 2025

Par Cheikh Sidati Hamadi – Expert senior en droits des CDWD, essayiste, analyste, chercheur associé
Introduction
La tribune récemment publiée par Maître Ahmed Salem Bouhoubeyni, intitulée « Des leaders sans discours, des partis sans projets : l’impasse politique mauritanienne », prétend interroger l’état de notre vie politique. Mais au-delà d’un constat superficiel qui semble vouloir sonner l’alarme, c’est surtout une lecture partielle, tronquée, et opportunément silencieuse sur les dynamiques de fond qui structurent le champ politique en Mauritanie.


Quand l’amnésie devient posture : Déconstruction critique de la tribune de Maître Bouhoubeyni
En érigeant l’apathie en vérité unique, Maître Bouhoubeyni évacue sciemment la complexité d’un système verrouillé, où l’absence de débat démocratique n’est pas le reflet d’un vide idéologique, mais le produit d’un rétrécissement méthodique des espaces d’expression. Ce rétrécissement, il le connaît. Il l’a vu, parfois même servi. Sa tribune, en refusant de nommer les rapports de domination, de reconnaître les résistances citoyennes et les alternatives portées depuis les marges, opère un effacement stratégique des véritables enjeux politiques de notre époque.
Cette tribune, entend répondre point par point à cette posture, non pas pour contester le besoin d’interroger notre paysage politique, mais pour rappeler que ce ne sont ni le manque de discours ni l’absence de projets qui paralysent la scène nationale. Ce sont la fermeture délibérée du système, la répression des voix alternatives, la confiscation des leviers de transformation et les silences calculés de ceux qui, comme Maître Bouhoubeyni, ont fini par tourner le dos à leur propre engagement initial.

Un procès à charge et une invisibilisation des forces alternatives

Dans sa tribune, Maître Bouhoubeyni affirme que les partis politiques mauritaniens sont dénués de discours et dépourvus de projets. Mais il feint d’ignorer délibérément les propositions sociales, économiques et démocratiques portées par des forces progressistes bien identifiées, ainsi que les luttes de longue haleine menées par des figures courageuses telles que Biram Dah Abeid, leader de la grande coalition anti-système, les militants d’IRA, du parti RAG, et d’autres organisations enracinées dans les mouvements sociaux, les milieux syndicaux et les espaces de contestation citoyenne.
Ces forces ont mis en lumière les inégalités structurelles, les discriminations raciales, la spoliation foncière, l’exclusion scolaire, et l’héritage toujours vivace de l’esclavage. Ce sont là des plaies béantes que l’élite institutionnelle préfère recouvrir du voile du consensus, pour éviter d’en affronter la profondeur historique et la brutalité contemporaine.
Si ces voix ne sont pas présentes sur les plateaux télévisés, dans les débats parlementaires ou au sein des institutions, ce n’est pas parce qu’elles manqueraient de substance. C’est parce qu’elles sont muselées. La non-reconnaissance persistante de partis critiques, la censure dans les médias publics comme privés, la judiciarisation des opinions dissidentes, l’emprisonnement des militants : tout cela participe d’une stratégie bien huilée de verrouillage autoritaire du champ politique. Et il serait malhonnête de faire comme si l’on ne savait pas.

Une critique sélective et une mémoire volontairement courte

Certes, l’on ne saurait nier que plusieurs partis souffrent d’un véritable déficit programmatique. Mais ce constat, aussi partiel soit-il, ne peut être compris sans analyser les mécanismes qui le produisent et l’entretiennent. Le vide politique que déplore Maître Bouhoubeyni est un vide organisé, promu, récompensé même, par un système politique fondé sur le clientélisme, l’ethnicisme, la cooptation et la concentration des leviers de pouvoir entre les mains d’une élite homogène, souvent refermée sur elle-même.
Or, dans sa tribune, pas un mot sur les conditions structurelles de ce verrouillage. Rien sur l’interdiction persistante de partis issus des luttes sociales et qui ont un ancrage national prouvé à chaque occasion et porteurs de l’alternative inevitable réelle. Rien sur les formes multiples de répression dont sont victimes celles et ceux qui militent pour une réforme agraire, une école égalitaire, ou une gouvernance équitable des ressources.
Plus grave encore, Maître Bouhoubeyni passe sous silence le sort réservé aux Communautés discriminées sur la base du travail et de l’ascendance (CDWD), pourtant majoritaires dans le pays. Elles représentent plus de 50 % de la population, selon des sources croisées telles qu’Afrobarometer, les rapports d’IRA-Mauritanie ou encore ceux du CERD. Ces communautés subissent des formes systémiques d’exclusion sociale, économique et politique. Leur invisibilisation dans la tribune de Maître Bouhoubeyni n’est pas anodine: elle s’inscrit dans un choix de perspective, dans une posture politique assumée.

L’impasse politique est avant tout une stratégie de verrouillage

Maître évoque une impasse politique. Mais cette impasse ne résulte pas d’une absence de volontés, ni d’un épuisement des idées. Elle est le produit d’un verrouillage méthodique. Depuis plusieurs années, les autorités interdisent arbitrairement la reconnaissance de partis politiques comme RAG, ou d’autres formations issues des luttes sociales, seuls capables d‘apporter l’alternative au système vomi par le peuple. Ces interdictions, en plus d’être politiquement contestables, sont juridiquement illégales : elles contreviennent aussi bien à l’article 13 de la Constitution mauritanienne, garantissant la liberté de création de partis, qu’à l’article 22 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques (PIDCP), ratifié par la Mauritanie.
En parallèle, les médias sont domestiqués, les voix critiques évincées, les militants traqués, les intellectuels dissidents marginalisés. Le simple fait de réclamer une école unique ou une redistribution foncière peut valoir la prison. Comment Maître Bouhoubeyni, qui connaît parfaitement ces réalités, peut-il ne pas les évoquer?

Une absence totale de regard critique sur le pouvoir en place

Ce silence est d’autant plus troublant que la tribune n’émet aucune réserve à l’égard des échecs du régime actuel. Elle ne propose aucune lecture critique du programme présidentiel Taahoudati de Mohamed Ould Ghazouani de 2019, reconduit en 2024 sous le label creux de « mandat de la jeunesse ». Et pourtant, les données sont accablantes : le taux de chômage des jeunes de 15 à 24 ans dépasse les 35 %, selon la Banque mondiale (2024) ; la Mauritanie figure parmi les cinq derniers pays d’Afrique en matière d’insertion professionnelle des jeunes, d’après le dernier rapport de l’OIT (2024) ; les jeunes issus des CDWD sont exclus d’un système éducatif dual, inégalitaire, reproduisant à grande échelle la marginalisation de masse.
Sur ces réalités brûlantes, Maître Bouhoubeyni ne dit rien. Rien sur les discriminations endémiques, rien sur les inégalités foncières, rien sur le pillage des ressources naturelles. Rien non plus sur la gouvernance clientéliste ou sur la reconduction des pratiques néopatrimoniales qui verrouillent l’accès aux opportunités pour la majorité.

Une trajectoire personnelle évacuée, une autocritique évitée

À la lecture de cette tribune, il est difficile de ne pas y voir une tentative de repositionnement politique, un signal d’ouverture au pouvoir à peine voilé. Après un passage rapide au sein de l’opposition, Maître Bouhoubeyni a quitté le FNDU dans des conditions floues, a annulé sa candidature en 2014 pour acceder à la présidence de la Commission nationale des droits de l’homme (CNDH).
Son passage à la tête de la CNDH est marqué par une série de silences lourds de sens : mutisme sur les cas de torture dans les lieux de détention, absence de position claire sur l’esclavage persistant, indifférence face aux expulsions forcées et aux discriminations. Il n’a jamais relayé les rapports accablants émis par les mécanismes internationaux tels que le CERD, le Rapporteur spécial des Nations Unies sur les formes contemporaines d’esclavage, la FIDH ou Amnesty International.
Plutôt que d’utiliser sa fonction pour défendre les droits humains, il a préféré s’aligner sur le silence institutionnel. Aujourd’hui, il revient dans le débat public en donneur de leçons, sans jamais interroger sa propre trajectoire ni ses renoncements successifs.

Un discours creux et une posture moraliste sans horizon

La faiblesse la plus marquante de la tribune réside dans l’absence totale de propositions concrètes. Maître Bouhoubeyni fustige le vide intellectuel des autres, sans jamais formuler la moindre idée sur les réformes nécessaires. Aucun mot sur la révision des institutions, sur la représentation des groupes marginalisés, sur la justice transitionnelle, sur les libertés cadenassées ou sur la gouvernance équitable des ressources nationales.
Son silence sur les figures courageuses qui incarnent une Mauritanie réconciliée  tels que Biram Dah Abeid, les collectifs pour l’égalité foncière ou pour une éducation inclusive ne relève pas de l’oubli, mais d’un effacement volontaire. Il s’agit de réduire le champ du possible à ce qui est toléré par le système.

Conclusion : ce n’est pas le vide, mais le verrou

Ce que Maître Bouhoubeyni désigne comme une impasse est en réalité une fermeture stratégique du champ politique. Elle est le fruit d’un système autoritaire, racialiste, patriarcal et profondément inégalitaire. Un système qui co-opte les modérés, exclut les voix radicales, récompense la docilité et punit l’audace.
Et pourtant, des voix continuent de s’élever. Des mouvements puisent leur légitimité dans la douleur sociale, mais dessinent un horizon politique courageux, fondé sur l’égalité réelle, la justice foncière, l’éducation inclusive, la redistribution et la souveraineté populaire.
Ce sont ces voix que Maître Bouhoubeyni a choisi d’ignorer. Ce sont elles que son texte refuse de nommer. Ce sont pourtant elles qui incarnent l’avenir et qui porteront l’alternative  réelle. S’il souhaite réellement contribuer au débat public, il lui faudra commencer par reconnaître son rôle dans l’architecture du silence, assumer sa part dans l’histoire récente, et cesser d’effacer celles et ceux qui, bien plus que lui, paient le prix fort pour défendre la vérité,qui, le jour de son éclatement, se dessine déjà à l’horizon pour ceux qui savent lire les mouvements sociaux du peuple avec lequel ils vivent.

 

          Références

  1. Banque mondiale – Indicateurs du chômage des jeunes, Mauritanie (2024) :
    https://data.worldbank.org/indicator/SL.UEM.1524.ZS?locations=MR
  2. Organisation Internationale du Travail (OIT), Rapport 2024 sur l’insertion professionnelle des jeunes en Afrique de l’Ouest :
    https://www.ilo.org/africa/information-resources/publications/WCMS_899837/lang--fr/index.htm
  3. Comité pour l’élimination de la discrimination raciale (CERD), Observations finales sur la Mauritanie (août 2023) :
    https://tbinternet.ohchr.org/_layouts/15/treatybodyexternal/Download.aspx?symbolno=CERD%2fC%2fMRT%2fCO%2f9-11&Lang=fr
  4. Constitution mauritanienne – Article 13
  5. PIDCP – Article 22
  6. FIDH – Rapports 2019–2024 sur la Mauritanie







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Journalistes et politiques: des rôles complémentaires pour la démocratie !

Dans les systèmes démocratiques, la relation entre journalistes et responsables politiques repose sur une complémentarité fondamentale. Les premiers ont pour mission de recueillir, vérifier et diffuser l’information ; les seconds, d’élaborer et de mettre en œuvre les politiques publiques. Cette interaction nourrit le débat citoyen et assure la transparence de l’action publique. Lorsqu’elle est absente ou déséquilibrée, la qualité de la vie démocratique s’en trouve affectée.


Le rôle du journaliste dans l’espace public

Le journaliste se définit comme un médiateur entre le pouvoir et les citoyens. Sa fonction ne se limite pas à rapporter des faits : il contextualise, questionne et parfois confronte les responsables politiques. Cette démarche contribue à garantir le droit fondamental du public à l’information, reconnu par de nombreux textes internationaux, notamment l’article 19 de la Déclaration universelle des droits de l’homme, qui stipule le droit de « recevoir et de répandre des informations et des idées par quelque moyen d’expression que ce soit ».

Dans la pratique, l’entretien journalistique avec un responsable public constitue l’un des outils les plus efficaces pour rendre compte des décisions politiques, mais aussi pour permettre aux citoyens de saisir les motivations et les objectifs de leurs dirigeants.

Une situation déséquilibrée en Mauritanie
En Mauritanie, plusieurs observateurs notent que le dialogue entre les politiques et la presse locale demeure limité. Beaucoup de responsables privilégient les canaux directs comme les communiqués sur les réseaux sociaux, ou encore les interviews accordées à des médias internationaux. Ce choix, bien qu’il renforce leur visibilité extérieure, a pour effet de marginaliser la presse nationale.

Les médias mauritaniens, qu’ils soient arabophones ou francophones, se trouvent ainsi souvent privés d’accès direct à la parole politique. Des enquêtes réalisées par des syndicats et associations de journalistes ont mis en évidence cette frustration : certains estiment que cette situation empêche la presse nationale de remplir pleinement son rôle d’information et d’analyse, ce qui fragilise son développement et son indépendance économique.

Les enjeux pour la presse nationale

La vitalité d’un secteur médiatique repose en partie sur l’accès aux acteurs publics. En limitant ce dialogue, les responsables politiques risquent d’affaiblir la presse mauritanienne, déjà confrontée à des défis importants : ressources limitées, concurrence des réseaux sociaux, et dépendance financière.

Accorder plus systématiquement des interviews à des médias locaux contribuerait à :

renforcer la crédibilité et la légitimité de la presse nationale ;

encourager la pluralité des points de vue et la diversité des débats ;

rapprocher la classe politique des citoyens, en rendant leurs choix plus intelligibles.

 

Préserver la complémentarité entre politique et journalisme

Le rôle de la presse n’est pas de s’opposer systématiquement au politique, mais d’interroger et d’éclairer. Pour les responsables publics, accepter de collaborer avec les journalistes nationaux ne doit pas être vu comme une contrainte, mais comme une exigence démocratique et institutionnelle.

La complémentarité est claire : le politique agit, le journaliste observe et restitue. Sans cette interaction, l’espace démocratique se réduit, et le citoyen risque de s’informer par des canaux moins fiables.
Tout ça pour dire : 
La démocratie repose sur une circulation équilibrée et transparente de l’information. En Mauritanie comme ailleurs, il est essentiel que les dirigeants reconnaissent l’importance de leur presse nationale et privilégient ses demandes d’accès. Loin d’être un simple relais, le journalisme est un acteur structurant de la vie publique. En refusant de dialoguer avec lui, les responsables politiques se privent d’un outil de communication essentiel et contribuent, involontairement, à fragiliser l’édifice démocratique.

Abdoulaziz DEME 
Rouen le 29 Août 2025

31/08/2025