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Boubacar Messaoud : l'architecte des âmes libres

Vendredi 13 Mars 2026

"Si tu veux construire un bateau, ne rassemble pas des hommes pour aller chercher du bois, préparer des outils, répartir les tâches, mais enseigne-leur la nostalgie de la mer infinie."
Antoine de Saint-Exupéry, Citadelle


Boubacar Messaoud : l'architecte des âmes libres

Il naquit là où les hommes ne naissent pas. Dans le non-être de l'esclave, dans cette zone grise où l'humain n'est qu'un bien meuble, une ombre parmi les troupeaux. Mauritanie féodale, monde de granit où le destin se transmet comme une malédiction héréditaire, où l'on vient au monde dans la condition que le sort vous assigne et où l'on s'en va sans l'avoir jamais questionnée.

Orphelin. Esclave. Double infirmité sociale, double condamnation avant même que la conscience ait pu s'éveiller. Dans l'ordre immémorial des choses, Boubacar Messaoud était déjà compté, déjà rangé, déjà disparu. La rigidité sociétale avait scellé son sort avec cette implacable précision des mécanismes séculaires : il vivrait comme ses parents avaient vécu, mourrait comme ils étaient morts, dans l'invisible et le silencieux. Mais une improbable brèche s’est ouverte dans ce granit social, lui permettant l’accès à l’école, par une heureuse effraction. Cette école fut pour lui ce que la fêlure est à la lumière, c’est-à-dire un passage. Non point l'institution avec ses bancs et ses tableaux noirs, mais ce lieu mystérieux où la conscience s'aiguise contre le réel. L'enfant apprit à lire, et ce faisant, il apprit à se lire lui-même. Il découvrit qu'il existait en dehors du regard qui le possédait. C’est connu : toute libération commence par la conquête silencieuse d'une intériorité que l'oppresseur croyait à jamais confisquée.

A Moscou, Boubacar Messaoud y conquiert un Master of Sciences in Architecture. Comme si l'excellence était une manière de dire au monde : je suis, donc je résiste. Il apprend à bâtir. Mais tout bâtisseur sait que l'on ne construit pas seulement avec de la pierre. On construit avec des rêves, avec des colères, avec cette obstination qui refuse que les choses demeurent ce qu'elles sont. Boubacar se donne pour mission de rebâtir la dignité là où l'esclavage l'a dévastée.
Dans le sillage de Mai 68, Boubacar Messaoud participe au mouvement de contestation de l’ordre néocolonial et des structures sociales rétrogrades. La contestation monte comme une sève dans les troncs fatigués de l'arbitraire. Avec d'autres, avec ceux qui refusent que la Mauritanie reste ce tombeau à ciel ouvert pour des milliers d'invisibles, Boubacar Messaoud rejoint le mouvement qui ose porter son nom : El Hor, L'Homme Libre. Nommer, c'est déjà exister. Se nommer "Homme Libre" quand on est né esclave, c'est accomplir le plus vertigineux des paris : celui de la parole contre le silence, de l'être contre le néant.
En mars 1980, une femme est vendue. Boubacar Messaoud refuse que ce visage demeure dans l'anonymat des humiliations ordinaires. Il organise, il proteste, il crie dans le désert où personne n'entend parce que personne ne veut entendre. Il est arrêté. La Cour Spéciale de Justice, ce tribunal militaire siégeant à Rosso, avec ses juges en uniforme et ses sentences sans appel, le condamne lors d’une parodie de procès dite « L'affaire Boubacar Messaoud & Consorts » Et c'est là que le destin, cet ironiste parfois, joue sa plus belle carte : deux semaines après sa condamnation, le 5 juillet 1980, le Comité Militaire de Salut National proclame l'abolition de l'esclavage. Le 9 novembre 1981, l'ordonnance n°81-234 est promulguée. La prison de Boubacar Messaoud avait été le levain dans la pâte de l'histoire. Lui et ses compagnons avaient forcé le temps à s'accélérer. 
L'abolition n'est qu'un mot tant qu'elle n'est pas une chair. Boubacar Messaoud le sait mieux que personne. Il vient de passer des années à apprendre que les lois ne suffisent pas, que les décrets ne changent rien aux cœurs, que l'ordonnance la plus solennelle peut demeurer lettre morte si personne n'en exige l'application. Alors il fonde SOS-Esclaves. Il y consacre sa vie, son temps, sa santé, sa réputation. Il devient cette voix qui ne se lasse pas, cette présence qui gêne, cette mémoire qui refuse l'oubli.

Les années passent. Les régimes se succèdent. Les promesses fleurissent et fanent comme les acacias du Sahel après la saison des pluies. Boubacar Messaoud, lui, demeure. Non point par obstination stérile, mais par cette intelligence stratégique qui distingue le lutteur du simple révolté. Il sait que l'effort sans cap mène à l'épuisement. Il sait qu'il faut parfois se faire marin, parfois se faire algue, parfois se faire horizon, comme l'écrivait Mahmoud Darwich, ce poète des causes perdues qui ne le furent jamais tout à fait :
"Et si la mer monte, monte,
jusqu'à submerger les rivages,
nous nous ferons marins,
et si les vagues nous submergent,
nous nous ferons algues,
et si l'horizon se dérobe,
nous nous ferons horizon."
Il se fit marin, algue, horizon. Il traversa les prisons, les diabolisations, les privations. Il préféra les misères de la lutte aux privilèges personnels largement à portée de main. Dans un pays où la compromission est l'ordinaire des carrières, il choisit l'inconfortable dignité de celui qui ne transige pas.
On le disait austère. On le disait dur. On le disait habité par une colère qui ne pardonne pas. Et c'est vrai que le regard pouvait sembler froid, que la parole pouvait paraître tranchante, mais il y avait un autre Boubacar Messaoud. Il fallut le rencontrer à La Mecque, lors de son second pèlerinage, pour découvrir l'homme pieux derrière le militant, l'âme tendre derrière le regard d'acier. Il fallut le voir accomplir les rites avec cette ferveur simple qui n'appartient qu'aux cœurs purs, pour comprendre que la foi n'avait jamais été chez lui un ornement, mais une source vive. 
"Je combats ma propre violence", avait-il confié un jour. Cette phrase dit tout de l'homme. Elle révèle l'immensité du combat intérieur, la victoire quotidienne sur la tentation de la haine. Lui qui avait tant subi, l'esclavage, l'orphelinage, la prison, la diabolisation, aurait pu laisser la colère le consumer. Il choisit la maîtrise. Il choisit la lutte consciente. Il choisit de muer la rage en détermination, jamais en vengeance.

Il y avait aussi, chez lui, cette franchise déconcertante qui frisait la naïveté et qui n'était que la plus haute forme du courage. Un jour, recevant avec d'autres représentants de la société civile le président Ould Abdel Aziz, celui-ci lui lança : "Boubacar, je sais que toi et Aminetou vous ne m'aimez pas !" Et lui de répondre, avec cette simplicité des justes : "En tout cas, pour moi, c'est vrai !". Cette incapacité à travestir la vérité, cette nudité de l'âme devant la puissance, fut sa marque de fabrique. Dans un monde où le pouvoir se nourrit de courtisanerie, Boubacar Messaoud resta debout, disant ce qui est à ceux qui sont, sans jamais plier l'échine.

En août 2007, sous le régime de Sidi Ould Cheikh Abdallahi, après des décennies de lutte, après des milliers de pages de rapports, après des centaines de discours dans l'indifférence générale, la Mauritanie criminalise enfin l'esclavage. Trente ans après la première abolition officielle, vingt-six ans après l'ordonnance de 1981, la pratique devient pénalement répréhensible. Boubacar Messaoud est l'un des principaux artisans de cette loi. Il a tenu bon. Il a attendu. Il a espéré contre toute espérance.
En novembre 2023, le président Mohamed Ould Cheikh Ghazwani le décore de l'Ordre d'Officier du Mérite national. Soixante ans après le début de son combat, la Mauritanie reconnaît enfin l'un de ses plus grands fils. Cette reconnaissance, venue au crépuscule de sa vie, disait moins l'honneur fait à Boubacar Messaoud que l'honneur que la Mauritanie se faisait enfin à elle-même. En honorant celui qui l'avait tant combattue pour mieux la sauver, le pays reconnaissait que la liberté ne se décrète pas, qu'elle se conquiert, qu'elle se gagne, qu'elle s'arrache à la nuit des temps par la persévérance obstinée de quelques justes.

En ce mois de ramadan, mois de la révélation, mois de la purification, mois du jeûne qui rappelle aux corps leur dépendance et aux âmes leur éternité, Boubacar Messaoud s'éteint.
Il meurt comme il a vécu : dans la foi, dans la simplicité, dans cette certitude que l'essentiel n'est pas ce qu'on laisse, mais ce qu'on transmet. Il meurt en ce mois béni où les musulmans du monde entier rappellent que la chair n'est rien, que l'esprit est tout, que la vraie vie n'est pas dans l'avoir mais dans l'être.

Césaire, ce géant de la parole engagée, avait écrit :
"Un homme ça s'invente
À chaque lever de soleil
Un homme c'est une île
Qui cherche une arche d'alliance
Dans le déluge des solitudes
Un homme c'est du pain
Qui lève dans la mémoire des foules."
Boubacar Messaoud fut ce pain qui lève. Il fut cette île qui devint arche. Il fut cet homme qui s'inventa chaque matin, contre tous les déterminismes, contre toutes les fatalités, contre toutes les assignations à résidence dans l'enfer de la condition héritée.

Boubacar Messaoud nous enseigne d'abord que nul destin n'est scellé d'avance. L'enfant né esclave, l'orphelin condamné par toutes les lois humaines à l'invisibilité, peut devenir l'architecte non seulement d'édifices de pierre, mais d'édifices de liberté. La condition n'est pas une essence. L'humain n'est jamais définitivement assigné à ce que la société prétend lui assigner. Il y a toujours une brèche, toujours une effraction possible, toujours une école où s'éveille la conscience.
Il nous enseigne ensuite que la lutte pour la dignité est une lutte de tous les instants. Elle ne connaît pas de trêve. Elle ne s'arrête jamais vraiment, parce que la dignité n'est pas un état, mais un devenir. On n'est pas digne une fois pour toutes, on le devient chaque jour, par chaque choix, par chaque parole, par chaque refus de l'inacceptable.
Il nous enseigne que la foi peut être libératrice quand elle est vécue dans la vérité. Non point la foi qui endort et qui console, mais la foi qui éveille et qui exige. La foi qui rappelle que tout homme est créé libre, que tout homme mérite qu'on se batte pour lui.
Il nous enseigne, enfin, qu'un homme seul, armé de sa seule conviction, peut faire bouger les montagnes de l'injustice. Parce que les montagnes ne sont pas éternelles. Parce que l'injustice, si ancienne soit-elle, porte en elle les germes de sa propre destruction. Parce que la vérité finit toujours par triompher du mensonge, quand bien même le mensonge aurait des siècles d'avance.

Boubacar Messaoud repose désormais dans cette terre de Rosso qui l’a vu naître et grandir. Il y a quelque part du “Boubacar” dans chaque loi qui protège les faibles contre les puissants, dans chaque conscience qui s'éveille à l'injustice et décide de la combattre.
Boubacar Messaoud est devenu ce que Saint-Exupéry appelait la "nostalgie de la mer infinie" : ce désir irrépressible de liberté qu'il a su insuffler à tout un peuple, cette soif de dignité qu'il a transmise comme on transmet la vie, cet horizon qui recule à mesure qu'on avance et qui n'est jamais atteint mais toujours désiré.
L'architecte des âmes libres a posé ses outils.
Mais le chantier continue.
"Ce n'est pas le port qui compte,
mais le passage, mais le passage."
Boubacar Messaoud est passé parmi nous. Il a laissé son sillage. il a écrit en lettre d’or une des plus belles pages du livre ouvert du récit national. 
Qu'Allah t'accueille en Son paradis éternel et que ta tombe soit baignée de Sa lumière

Birane Hamath Wane







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Soudan du Sud : le pétrole détourné, le budget siphonné

Depuis des années, les signaux d’alarme s’accumulent autour de la gestion des revenus pétroliers du Soudan du Sud des ressources censées nourrir un peuple en crise humanitaire sévère qui disparaissent dans des circuits liés à une poignée de hauts responsables et leurs intermédiaires. Ni les pouvoirs publics à Djouba, ni les institutions financières internationales, pourtant alertées depuis longtemps, n’ont réagi avec la fermeté que la situation exige.
Face à ce silence institutionnel, le consortium de journalistes Afrique Justice a choisi de rendre publique une enquête car un peuple appauvri a le droit de savoir ce qu’il advient de ses richesses souterraines. Et des autorités, locales comme internationales, ont le devoir de rendre des comptes.Le rapport final du Groupe d’experts de l’ONU sur le Soudan du Sud (S/2026/340), rendu public en juin 2026, met en évidence un double système de captation : les revenus pétroliers sont prélevés avant d’atteindre les comptes de l’État, tandis qu’une partie du budget ordinaire disparaît dans des dépenses sans rapport avec les allocations votées. Le ministère des Affaires présidentielles, dirigé par Africano Mande Gedima, réputé très proche d’Idris Taha, directeur d’EuroAmerican Energy, et de Tut Gatluak, figure de l’appareil sécuritaire, y occupe une place centrale. À lui seul, il aurait dépensé près de soixante fois son enveloppe approuvée.


Une rente qui contourne l’État


Le pétrole assure plus de 90 % des recettes publiques sud-soudanaises, mais ces revenus atteignent rarement les caisses publiques dans leur intégralité. Depuis mai 2025, le gouvernement a désigné un compte auprès de la First Abu Dhabi Bank, aux Émirats arabes unis, comme compte principal de perception. Ce choix n’a pas mis fin aux dérives documentées par le Groupe d’experts : plusieurs paiements auraient été versés directement à des tiers, en contournant les comptes gouvernementaux.

L’un des exemples les plus précis concerne Al Wafra Najam Goods Wholesalers, société émiratie qualifiée par les registres de « société unipersonnelle à responsabilité limitée ». Selon les experts, une avance d’environ 30 millions de dollars lui aurait été versée sans transiter par les comptes officiels. Le point est d’autant plus sensible que le rapport établit un lien direct entre cette société de Dubaï et Idris Taha : le directeur d’EuroAmerican Energy y apparaît comme le payeur de l’opération. Autrement dit, l’avance sur cargaison n’aurait pas seulement échappé au Trésor, elle aurait aussi transité par un circuit déjà associé à l’un des acteurs les plus présents dans les allocations pétrolières sud-soudanaises.

Selon le rapport de l’ONU ( https://docs.un.org/en/S/2026/340  ) , ce paiement n’a pas transité par les comptes officiels du gouvernement sud-soudanais. Il a été effectué directement au profit d’Al Wafra Najam Goods Wholesalers, société basée aux Émirats arabes unis, avec Idris Taha, directeur d’EuroAmerican Energy, présenté comme le payeur de l’opération. L’information relie directement l’un des acteurs récurrents des allocations pétrolières à une entité de Dubaï bénéficiaire d’un versement hors Trésor. Dans ce schéma, EuroAmerican Energy n’apparaît plus seulement comme bénéficiaire d’allocations controversées, mais aussi comme un possible maillon entre les cargaisons de brut, les sociétés émiraties et les flux échappant à l’État.

La guerre au Soudan rend ce système encore plus fragile. Depuis la prise de Heglig par les Forces de soutien rapide (RSF) de Mohamed Hamdan Dagalo, dit Hemedti, le 8 décembre 2025, Juba a dû déployer des troupes pour sécuriser ses installations de traitement, dans le cadre d’un arrangement tripartite impliquant Salva Kiir, Abdel Fattah al-Burhan et Hemedti, que ni Khartoum ni les RSF n’ont confirmé. L’incertitude s’est encore accrue en décembre 2025, lorsque China National Petroleum Corporation, opérateur historique du site depuis trois décennies, a annoncé son retrait du Soudan. Dans un secteur déjà miné par la guerre et les circuits opaques, le départ d’un acteur aussi central a renforcé la vulnérabilité de toute la chaîne pétrolière sud-soudanaise.


Des cargaisons transformées en monnaie d’échange


La captation passe aussi par l’attribution directe de cargaisons de brut à des sociétés privées, en règlement de biens et services, à charge pour elles de revendre sur le marché pour se rembourser. Le pétrole de l’État devient alors une monnaie parallèle, soustraite au contrôle budgétaire.Le rapport cite un contrat de plus de 600 millions de dollars pour la fourniture de vivres aux Forces de défense sud-soudanaises (SSPDF), attribué sans appel d’offres et dépassant largement le budget prévu. Son bénéficiaire, la société Galda, est liée à un général de brigade du Service national de sécurité. En février 2026, la nourriture livrée, y compris à des soldats engagés dans le Jonglei, a été présentée comme un « don de la présidence ». Galda aurait reçu au moins deux cargaisons de brut en règlement partiel.

Le schéma n’est pas isolé. Nos enquêtes avaient mis en lumière les « lettres de dernière heure » : des attributions signées in extremis par des responsables sur le départ. Deng Lual Wol a signé en faveur d’EuroAmerican Energy le dernier jour de ses fonctions, avant la prison (lien https://www.afrik.com/soudan-du-sud-comment-euroamerica-energy-a-capture-la-rente-petroliere-nationale ).

EuroAmerican Energy, dirigée par Idris Taha, revient ainsi régulièrement dans les circuits les plus opaques de la rente pétrolière sud-soudanaise. Les purges successives, les arrestations de ministres et les remaniements n’ont pas suffi à interrompre ces mécanismes d’attribution, où les cargaisons de brut tiennent lieu de monnaie d’échange, de garantie et parfois de caisse parallèle.

La procédure en saisie civile déposée par le département de la Justice américain le 6 mars 2026 (lien https://www.justice.gov/opa/pr/united-states-files-civil-forfeiture-complaints-against-15m-funds-allegedly-linked-iranian ) a ajouté une dimension supplémentaire car l’entité Wellbred, déjà présente dans l’environnement des cargaisons sud-soudanaises, y est décrite comme un rouage d’un réseau de contournement des sanctions iraniennes. Wellbred dément tout lien et aucun élément public ne permet, à ce stade, de conclure à sa culpabilité dans cette procédure civile.
 

Affaires présidentielles : des dépenses près de soixante fois supérieures au budget voté


Le budget ordinaire ouvre un autre niveau de détournement. Pour l’exercice 2024-2025, le gouvernement affiche 5,3 mille milliards de livres sud-soudanaises (SSP) de dépenses, soit environ 3,5 milliards de dollars. Près de la moitié, 2,47 mille milliards de SSP, est enregistrée au seul titre des « biens et services », par deux entités, le ministère des Finances et de la Planification, et le ministère des Affaires présidentielles.Le contraste est saisissant car le ministère disposait officiellement de 23,38 milliards de SSP, mais ses dépenses enregistrées atteignent environ 1 373 milliards de SSP. Autrement dit, près de soixante fois son budget approuvé. Une anomalie de cette ampleur ne relève pas d’un simple dépassement administratif mais suppose des transferts hors budget massifs, ou une comptabilité intégrant des dépenses non vérifiées.

À la tête de ce ministère depuis le 3 novembre 2025 se trouve Africano Mande Gedima. Sa position au sommet de l’État lui confère une influence sur les nominations et limogeages, pétrole compris. Plusieurs sources le présentent comme un relais entre services de sécurité, palais présidentiel et réseaux de la rente, et son nom revient dans les contacts entre Juba et les RSF. Ses proximités avec Idris Taha, l’un des traders les plus actifs dans les allocations, et avec Tut Gatluak, figure centrale de l’appareil sécuritaire, alimentent les interrogations sur les circuits d’attribution. Ces éléments ressortent de sources proches du dossier mais n’ont pas fait l’objet de mises en cause judiciaires à ce stade.

Sur la même période, la Santé ne reçoit qu’une fraction de ses crédits théoriques, l’Agriculture dépasse à peine son allocation, et la Commission anti-corruption dispose de moyens dérisoires. C’est dans ce contexte que le nouveau ministre des Finances déclarait au Parlement, le 4 mars 2026 : « Le budget est mis dans un panier, et certaines personnes puissantes prennent le panier entier, le prennent et le dépensent. » Une formule que les chiffres du Groupe d’experts éclairent d’un jour cru.


Un système de captation à deux étages


Le rapport relève par ailleurs un accord de paix au bord de la rupture. Riek Machar, premier vice-président et chef du SPLM/A-IO, est maintenu en détention sous des chefs incluant la trahison, tandis que Salva Kiir prépare des élections en décembre 2026 sans constitution permanente ni recensement.

L’ensemble fait apparaître une mécanique simple : les revenus pétroliers sont captés en amont par des comptes émiratis, des avances à des entités tierces, des cargaisons attribuées hors appel d’offres, puis les crédits ordinaires sont absorbés en aval par des dépenses de « biens et services » atteignant des multiples vertigineux des allocations votées. Les ressources de l’État n’arrivent presque jamais à destination : ni les infrastructures, ni la santé, ni l’éducation, ni la sécurité alimentaire.

Le problème dépasse désormais la comptabilité publique. Le Groupe d’experts documente les circuits, le département de la Justice américain poursuit certains acteurs liés à ces réseaux, des parlementaires interpellent le gouvernement, et le ministre des Finances lui-même décrit un système où « certaines personnes puissantes prennent le panier entier ». Reste à savoir si ces alertes déboucheront sur des enquêtes, des sanctions et, surtout, sur la récupération d’une partie des fonds ou des cargaisons détournées.



Par Consortium Afrique Justice


26/06/2026