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Modernisation ou développement : le choix d’un régime

Samedi 3 Octobre 2026

Et si, pour la première fois, l’Afrique se présentait à une réunion internationale avec une vision claire de son destin — et non plus avec une simple liste de demandes ?

Le 14 octobre 2026, à Bangkok, décideurs africains et asiatiques parleront transformation économique. Derrière l’agenda — croissance, industrialisation, climat — une question trop rarement posée : quel modèle l’Afrique veut-elle construire, et qui, chez nous, en rendra compte ?

Ce n’est pas théorique. C’est un choix de souveraineté.

Depuis des décennies, l’Afrique a choisi la modernisation. Elle a importé des modèles, des systèmes, des institutions conçus ailleurs. Les résultats sont contrastés, les tendances lourdes préoccupantes. Dans plusieurs pays, le service de la dette absorbe jusqu’à 72 % des recettes publiques. En moyenne, les États africains y consacrent 17 % de leurs revenus — souvent plus qu’à la santé ou à l’éducation.

Ces chiffres ont des causes externes : capital cher, notations, conditionnalités, créanciers privés. Mais une dette élevée ne dit pas pourquoi l’argent a été emprunté, à quoi il a servi, ni qui a décidé. Une partie de l’architecture est extérieure. Une partie est intérieure : fiscalités faibles, contrats captés, budgets qui protègent l’appareil avant le public. Les dirigeants africains n’ont pas été des passagers. Ils ont signé. Ils ont alloué.

La distinction qui compte est simple. Un prêt traité comme capital finance un actif qui se reproduit — énergie, port, formation, outil industriel — et s’accompagne de règles. Un prêt traité comme revenu paie des salaires, des subventions, des réseaux. Il ne reste rien quand la facture arrive.

La modernisation importe. Le développement invente.

La modernisation copie. Le développement construit depuis l’intérieur.


Tant que l’on confond les deux, on reproduit la dépendance au nom du progrès.

Les usines, l’arithmétique budgétaire, les ports, la sélection par la compétence ne sont pas une « culture occidentale ». Ce sont des techniques. Elles marchent quand elles imposent un retour d’information. Elles échouent quand un réseau les capture sans en payer le prix. Le péché n’est pas d’avoir emprunté un outil. C’est de l’avoir laissé au cousinage.

Un exemple suffit. Dans plusieurs pays, des contrats d’infrastructures ont été signés sans appel d’offres réel, à des prix supérieurs au marché, avec des entreprises liées à des cercles de pouvoir. Le prêt a été contracté. L’actif n’a jamais produit les recettes attendues. La dette, elle, reste. Ce n’est pas un problème de modèle. C’est un problème de régime.

C’est ce régime-là qu’Ali Mazrui, il y a près de quarante ans, avait déjà nommé autrement. L’Afrique, écrivait-il, est le produit d’un triple héritage : indigène, islamique, occidental. La question n’est pas de les opposer. C’est de savoir si l’Afrique peut les synthétiser pour inventer sa propre voie.

Trop souvent, nous avons importé au lieu de composer. Adopté des formes au lieu de bâtir une substance. Une modernisation sans enracinement produit des institutions fragiles et des sociétés qui ne se reconnaissent pas dans leurs règles.

Les ressources existent. L’Ubuntu porte une idée du pouvoir comme responsabilité et de la prospérité comme bien commun. Mais ces ressources ne suffisent pas. Sans méritocratie, le collectif devient un cercle fermé. La méritocratie — la possibilité effective, pour une compétence, d’accéder à la responsabilité hors des réseaux — n’est pas l’ennemie de l’Ubuntu. Elle en est la condition de crédibilité. C’est le sens de l’engagement de la Fondation Abdou Samb. Le talent sans opportunités reste une promesse en souffrance.

L’Asie n’est pas la preuve qu’il faudrait une métaphysique différente. La Chine, Singapour, la Malaisie, l’Inde n’ont pas refusé le calcul, la concurrence, la compétence. Ils ont utilisé des outils — parfois les mêmes — avec une discipline d’État et une exigence de résultat. Ce qui sépare une trajectoire d’une autre, ce n’est pas le modèle affiché. C’est la capacité à faire travailler l’argent, à punir l’échec, à ne pas transformer le prêt en train de vie.

C’est pourquoi la jeunesse comme septième région de l’Union africaine n’est pas un ornement. Un siège sans règles, c’est une chaise à la même table.

Pour qu’elle soit un levier, cette région doit avoir un droit d’initiative, une représentation réelle dans les décisions, un budget propre, des règles d’accès fondées sur le mérite, et une évaluation publique de son action.

En faire une région, c’est décider si cette voix prolongera un système de formes importées et de réseaux protégés — ou si elle forcera une architecture où la compétence est récompensée, l’échec sanctionné, et les règles valables y compris pour ceux qui les ont écrites.

La modernisation nous a appris à adopter des formes.

Le développement exige que nous produisions nos propres règles.

Le choix n’est pas une binaire abstraite. C’est un choix de régime : responsabilité ou impunité. Outils au service d’un projet, ou outils capturés par un réseau.

Alors, est-il encore possible de passer à un développement enraciné et souverain ?


Oui. Mais cette bascule ne se décrétera pas d’en haut. Elle suppose une génération capable de synthétiser nos héritages, de refuser le clientélisme, et de bâtir des institutions où l’échec a un prix.

Cette génération, c’est la jeunesse africaine. Non parce qu’elle détient toutes les réponses, mais parce qu’elle porte une exigence de mérite que les systèmes actuels peinent à satisfaire.

Ne pas lui donner de place réelle, ce n’est pas rester neutre. C’est l’exclure une fois de plus — et laisser s’élargir le fossé entre des institutions vieillissantes et une société qui a déjà basculé.

Faire de la jeunesse la septième région n’est pas une faveur. C’est un choix stratégique.

Soit cette région devient le levier d’un passage réel : inventer nos règles, et les faire respecter. Soit elle ne sera qu’une institution de plus dans un système qui préfère la dépendance à la souveraineté, et l’impunité à la responsabilité.

Le choix nous appartient. Et l’avenir nous en rendra comptables.

Abdou Samb
Président, Fondation Abdou Samb
Ambassadeur honoraire, Parlement panafricain — diaspora







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